La légende est là. Elle contient sa part de vérité et de vacuité comme c'est souvent le cas avec les mythes littéraires. Jorg Federspeld a été un élève archidoué dès son enfance de garçon solitaire ; il a tout essayé puis tout rejeté durant sa jeunesse dissolue ; il a formé avec la reine du X, Béatrice, un couple délié ; il a bourlingué partout dans le monde. Après avoir vécu dans le bayou, il est descendu près des grands lacs, dans une région particulièrement inondable, où il a posé ses valises. Depuis, il n'a cessé de recevoir, à l'intérieur de sa cabane en rondins, des écrivains de renom. Auteur pornographique à succès, à qui l'on doit des aphorismes "hénaurmes", tels que : << La vérité sort de la bouche des femmes, une fois vidés ses sacs >>, Jorg Federspeld donne encore une fois toute sa "dé-mesure" dans Délayage. Et que dit Délayage, sinon la vie sans détour et sous toutes ses coutures ? Le romancier Jorg Federspeld, né à Ostende en 1924 et mort à Michigan en 2008, écrit dans une conscience déchirée du monde. Les Editions de l'Instant font paraître, dans la collection Les fondamentaux, son oeuvre romanesque complète. On y trouve Délayage, adapté au cinéma en 2005, où des hommes et des femmes se liquéfient. Délayage est sans conteste le chef-d'oeuvre de Jorg Federspeld. On y suit la dérive de quatre québécois dans les marais du Sud. Un couple en crise et leurs amis mondains arrivent à la Nouvelle-Orléans en 1960. Ils veulent traverser la rivière avec l'espoir de purger à la source leurs névroses. Mais ça ne va pas se passer comme ça, car ils sont arrivés en apnée, sans jamais avoir appris la natation. Ils sont poreux, submersibles, et jusqu'ici les facilités de la vie urbaine les avaient préservés de leurs propres folies. Il ne faudra donc que quelques danses au bord d'une chute d'eau pour que, soudain plongés dans un bain de violence, de crasse, de sexe et d'humidité torride, ils fondent et s'effondrent. Fièvre typhoïde, sangsues, viols collectifs, rapts, culpabilité lancinante. Rien ne leur sera épargné. Ils étaient venus pour se laver de leurs péchés, ils vont se noyer. D'un ponton de Port-Sillen, on les regarde disparaître aux yeux de la vie, de la civilisation, du monde entier. L'auteur belge d'A sept heures et demi je range mes gaules, s'il n'est pas avare de bons mots, est aussi et surtout un romancier de l'étrangeté (non pas de l'étranger) et de l'extraterritorialité (non pas de l'extérieur). Aussi, le dépaysement accélère juste le processus de déliquescence. Loin des bases habituelles, le repli est plus difficile à opérer, voire impossible. Les personnages principaux de Délayage tendent une ligne entre désir de vie et instinct de mort. Ils s'aiment, se trompent, se fuient, se trahissent, s'aident, se détestent, se protègent. On godille dans les eaux troubles des vieux liens usés jusqu'à la corde par le courant de rapides en cascade. Le style de Jorg Federspeld est liquide, froid, il touche et coule. Des vaguelettes et des flaques. Il ne verse jamais dans la carte postale. Le pays qu'il décrit s'anime de ses laideurs et ses splendeurs. Ambiance de pluies obsédantes, de relents de guano, d'algues pourrissantes, de grappes de mousses toxiques, de moules brisées, d'ordures, de canaux étroits, de rencontres inoubliables, de lune mouillée, de boue, de murs imprégnés comme des éponges, de bouffe suintante. Le grand public a découvert Jorg Federspeld grâce à l'écrivain et éditeur Didier Fallon. Par ailleurs, bien des scènes de Délayage sont désormais culte, qu'il s'agisse du voyage en radeau de Clive et Bridget, de l'amphibien généré par une mère et son fils, ou de la rencontre sur la berge avec une sirène. La force du roman réside dans sa manière clinique de raconter le sentiment de déréalisation. Les protagonistes se perdent les uns les autres, avant de se perdre eux-mêmes dans quelque puits sans fond. Les plus belles pages du roman dessinent le corps et la tête de Bridget, qui ressent et connaît à des profondeurs abyssales. Elle sait que son couple va à vau l'eau, et que dire du ménage qui n'est jamais fait, comme après le déluge. Elle voit encore la présence de son mari démultipliée par les situations d'urgence. Lors d'un des innombrables cocktails où il s'imbibe au bar, près d'une piscine, Bridget remarque sur son pantalon de lin blanc, au niveau de l'entrejambe, une large tache. Pour la première fois, Clive s'est oublié. Il a fait sous lui. A partir de maintenant, Clive sera cet incontinent exilé aux Amériques. Pour lui, c'est le début de la fin. Il n'en finira plus de sombrer. Du coup, Bridget est attiré par un ami de longue date, lui-même attiré comme un requin par le sang des âmes. Bridget patauge dans son hystérie de jeune femme qui n'a pas le pied marin, mais qui veut à tout prix se lancer en régate. Jorg Federspeld est un romancier aquatique et houleux. Ses protagonistes cherchent une eau calme dans des bulles de champagne ou des rêves trempés par un matelot de passage, à bord de croisières aléatoires. Personnages lourds et légers, flottants plus ou moins bien, ils vivent dans l'onde des non-dits, indifférents aux on-dit. Le bonheur cogne à la coque comme une absence de réponse. L'iceberg crève l'abcès. La tendresse se faufile parfois avec la grâce d'un demi-sourire, par la brèche ouverte comme une plaie, dans un univers noir comme une mare. Elle prend le visage d'inconnus jetant une bouée ou d'aveux qui entrouvrent l'écoutille. Et puis, la tendresse est là, aussi, quand Clive, frissonnant sur l'océan glacial, aperçoit un bateau à l'horizon, tandis que les brumes de l'aube se dissipent tout en douceur. Le lecteur doute alors, un cours instant, d'une issue tragique.