(Réveillon contestataire)
Au collège, l'appariteur verrouille les portes et les grilles, les festivités peuvent commencer. La cohorte de fonctionnaires trottine vers la salle des profs transformée pour l'occasion en salle de banquet. Le prof de loisir et création ouvre la marche. Personnage atypique portant casquette en cuir, chemise hawaïenne, grosses bagues à tête de mort et colliers de coquillages, il est un hybride aberrant entre Carlos et Lemmy du groupe Motörhead, deux chanteurs que tout semble opposer. En outre, Charlie, parce que c'est ainsi qu'il se prénomme, est un artiste peintre très ancré dans la vie locale et des luttes sociales plus ou moins absconses. Il a autrefois flirté avec le trotskysme, et aujourd'hui c'est lui qui s'occupe de la décoration avec le jardinier du collège, un employé Cotorep à syndrome de La Tourette. Charlie a tressé des guirlandes multicolores dans du papier crépon pour égayer les murs. Il a grappillé tout le matériel pédagogique pouvant être détourné de ses fonctions, et qu'importe si celui-ci est soldé par le contribuable, car ce soir c'est dit, et Charlie ne s'en cache pas (...) : << Faut bien se payer sur la bête, les gars. Croyez-moi, il reste encore de la bidoche sur le mammouth ! >>.
Du côté du prof de websurf, les premiers bouchons sautent avec fracas (...). Le prof de djembe assume à merveille son rôle d'hurluberlu au goulot, et si le commun des mortels se représente volontiers ces employés de la fonction publique se contenter de mousseux, c'est une idée reçue. (...) Grâce à la prime octroyée par leur ministre de tutelle, soit 3€/annuel par tête, mais aussi et surtout grâce à la caisse noire du foyer, ces profs ont pu s'offrir du champagne, bas de gamme certes, mais du vrai. Ils le versent en tremblotant, de peur d'en perdre une goutte, dans des verres Duralex assortis aux assiettes empilées sur un range-dossier.
(...) Du coup certains peinent à se mettre debout, même s'ils ont gardé le réflexe professionnel de glisser des pièces dans la machine à café, ce qui leur vaut d'être chambrés gentiment par leurs collègues. L'ambiance est plutôt bon enfant, à peu près identique à celle d'une colonie de vacances. Près du buffet, un quarteron tire aux fléchettes sur un buste de Marianne que Charlie, encore lui, a badigeonné d'une mixture de plâtre et de gouache jaunâtre. Yves et Gaëtan, le prof de divertissement culturel, s'en donnent à coeur joie, un petit air de revanche étant perceptible dans leur entrain. Charlie les galvanise et pousse la sono sur l'appareil commun, il enchaîne cassette sur cassette et reprend la gestuelle hystérique de feu Michael Jackson, son idole. << Beeaaad itttt – beeeeadd iiiit >> braille-t-il d'une voix nasillarde, comme une chèvre du Larzac, en passant la moon walk à la moulinette. Charlie rate complètement son triple axel et se rétame dans le sapin. Tout est par terre maintenant. Sous un tas d'épines, une pelote de tissu floral s'entortille dans un réseau de clignotants jaune, rouge et vert.
Cloéduc, la machine à merder, d'après Cloaca de Wim Delvoye.
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